Multiplication des Blogs juridiques. Vers un déclin de la doctrine ?
Par Alexandre CIAUDO :: L'Université
La semaine passée, la tribune du Recueil Dalloz faisait l’objet d’une critique relative de la blogosphère juridique (F. ROME, « Propos iconoclastes sur la bloghorrée », D., 8 février 2007, p. 361). Constatant un accroissement exponentiel des blogs juridiques, l’auteur émet de lourdes réserves quant à la rigueur scientifique et au sérieux de certains écrits présents sur la toile. Dénonçant le concept du « fast droit » et sa (trop) grande réactivité devant l’actualité juridique (on remarquera la célérité avec laquelle François a mis en ligne son commentaire sous l’arrêt Gardedieu, le lendemain de la décision !), Monsieur Rome lui préfère l’édition juridique classique qui seule permet « la hiérarchie de l’information et le temps de la réflexion ».
Faut-il choisir entre blogs et revues juridiques ? Assurément non ! Les deux supports n’ont nullement le même objectif et encore moins le même public. Comme avaient pu le souligner les professeurs Houtcieff et Rolin (D. HOUTCIEFF, F. ROLIN, « Blogs juridiques contre Edition juridique traditionnelle. Concurrence ou complémentarité ? », D., 2006, p. 596), les informations consultables sur un blog disposent d’une durée de vie très aléatoire alors que dans cinquante ans, on pourra très certainement trouver dans une bibliothèque le numéro de l’AJDA de cette semaine. De plus, les blogs n’ont pas vocation à concurrencer l’édition juridique mais davantage à en être l’auxiliaire. Pour garder notre exemple, après le commentaire de François, nombreux de nos lecteurs attendent de pouvoir découvrir les commentaires de la « doctrine » dans les revues juridiques.
Voilà encore un point que soulève l’auteur de la tribune en question. Au-delà d’une éventuelle concurrence vis-à-vis de l’édition juridique traditionnelle, l’auteur semble dénoncer un nouveau déclin de la doctrine à travers la pratique des blogs. Compte tenu de la facilité technique de l’ouverture d’un blog, l’écriture juridique devient à la disposition de tous et non plus la chasse gardée des seuls professeurs d’Université : « l’oeuvre de doctrine n’est plus, de facto, réservée à la caste des professeurs et de leurs futurs successeurs, blanchis sous un même harnais ; tiennent aussi la plume des étudiants novices, des doctorants en herbe, des juristes sans titre universitaire ronflant et de parfaits anonymes, sans « droit » ni titre ».
Le doctorant en herbe que je suis ne peut que regretter cette prise de position. N’aurait-on le droit de donner son avis sur le droit, ou même seulement de rendre compte des évolutions du droit qu’une fois le concours de l’agrégation en poche ? Il existe certes de nombreux blogs « académiques », tenus par des professeurs de renom, mais le seul fait de venir régulièrement apporter des commentaires à nos modestes billets démontre qu’ils ne voient pas d’un mauvais œil, bien au contraire, la montée de blogs juridiques non tenus par des universitaires.
La critique peut sembler facile mais à l’heure actuelle, plutôt que tenter d’endiguer le flot de sources d’informations potentiellement contradictoires ou de mauvaise qualité, mieux vaut sélectionner cette information. Le lecteur d’un blog juridique me semble capable de discerner et de hiérarchiser ses sources. Un blog tenu par un grand universitaire disposera à l’évidence d’une plus grande autorité qu’un modeste blog mis à jour par trois étudiants, et cela est bien normal. Faut-il pour autant faire taire les étudiants au profit du professeur ? Discutable. Et si, par le plus grand des hasards, les étudiants avaient un jour des choses intéressantes à dire…
Enfin, on notera que le « déclin de la doctrine » est un thème récurrent, qui revient sans cesse à la mode (J.-J. BIENVENU, « Remarques sur quelques tendances de la doctrine contemporaine en droit administratif », Droits, n°1, 1985, p. 153 (qui dénonçait « La note d’arrêt, degré zéro de l’écriture juridique » ; G. VEDEL, « Jurisprudence et doctrine : deux discours », RA, 1997, n° spécial, p. 7 ; J.-D. BREDIN, « Remarques sur la doctrine », Mélanges Hébraud, Dalloz, 1981, p. 111). La doctrine n’aurait pas besoin des blogs pour être en crise, la démultiplication des revues et la banalisation de la note d’arrêt au détriment de l’article de fond y participent bien davantage.
En guise de remarque terminale, on pourra relever que si l’on admet que les blogs juridiques sont susceptibles d’entraîner un déclin de la doctrine, encore faut-il s’entendre sur la définition du terme « doctrine ». Qui en fait partie ? Les professeurs de droit ? Les juges ? Tous ceux qui écrivent sur le droit ? Seulement ceux qui bénéficient de l’autorité doctrinale ? Malgré d’excellentes synthèses sur le sujet (M. DEGUERGUE, Jurisprudence et doctrine dans l’élaboration du droit de la responsabilité administrative, thèse, LGDJ, BDP, t. 171, 1994 ; O. BEAUD « Doctrine », in Dictionnaire de la culture juridique, PUF, 2003, p. 384 ; P. JESTAZ, C. JAMIN, La doctrine, Dalloz, 2004), existe-il un véritable critère d’appartenance à la doctrine ? Pas plus que le droit administratif (J. RIVERO, « Existe-t-il un critère du droit administratif ? », RDP, 1953, p. 279), la doctrine juridique ne se résume à un critère unique, et il semble bien difficile de déterminer qui en fait partie. Les blogs pourraient-ils en devenir un nouveau support ? Cela semble bien parti.





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